Des paroissiens m'ont demandé qu'à Saint-François de Molitor, comme dans d'autres paroisses, la communion eucharistique puisse être donnée, nécessairement en dehors de la célébration de la messe, puisque, dans les circonstances actuelles, il ne nous est pas permis d'accueillir une assemblée, alors même que la messe continue d'être célébrée chaque jour, du mardi au samedi à 11h, retransmise en direct sur le site de la paroisse. Il est vrai qu'il est envisagé, par le droit de l'Eglise,  que le Corps du Christ puisse être donné en dehors de la célébration eucharistique "pour une juste cause". C'est ainsi que nous veillons - même en ce temps de pandémie - à ce que les malades, éventuellement les mourants, ne soient pas privés de la communion eucharistique. Les prêtres de la paroisse ont choisi de ne pas étendre cette possibilité à ceux qui viendraient chercher la communion eucharistique dans l'église (actuellement ouverte du mardi au samedi, hors jours fériés, de 11h30 à 18h pour la prière personnelle, en présence du Saint-Sacrement conservé dans le tabernacle). Est-ce à dire que les paroissiens de Saint-François seraient pour autant privés de toute communion ?

Nullement.

     La réflexion qui suit du Père Maalouf nous aidera à comprendre à quel point l'accès à la communion, par la Parole, demeure libre à tous. 

     Sachons la vivre pleinement dans ces temps difficiles.

Bien amicalement.

P. Duverne

     Deux expressions mériteront d’être méditées et repensées à frais nouveaux, à la suite de la pandémie qui a imposé un rythme de vie très particulier dans la société et dans l’Église (confinement, isolement, solitude, absence de communion eucharistique pour les fidèles…), et   qui nous permettront de vivre mieux cette période difficile dans notre vie quotidienne et spirituelle, à savoir la sacramentalité de la Parole, et la communion.

    Dans son exhortation apostolique Verbum Domini, le pape Benoît XVI utilise une expression, qui semble être nouvelle dans sa formulation mais ancienne dans son contenu, à savoir la sacramentalité de la Parole : « En rappelant le caractère performatif de la Parole de Dieu dans l’action sacramentelle et l’approfondissement de la relation entre la Parole et l’Eucharistie, nous sommes conduits à poursuivre avec un thème important, relevé durant l’assemblée du synode, concernant la sacramentalité de la Parole » (Verbum Domini, n° 56). Le même texte élabore une analogie entre la présence réelle du Christ dans la Parole de Dieu et la présence réelle du Christ dans le banquet eucharistique. D’ailleurs, depuis la naissance de l’Église, dans toutes les traditions que ce soit en Orient ou en Occident, l’eucharistie dans ses différents rites et formes ne se célébrait jamais sans la Parole de Dieu révélant la présence du Christ qui s’adresse à l’Église, à nous, pour être écouté, obéi et aimé. 

    Les Pères de l’Église, les pères fondateurs de notre liturgie et de notre foi, ont évoqué cette sacramentalité de la Parole – même si l’expression en tant que telle n’est pas utilisée par eux – et ont pénétré le mystère de Dieu et ont vécu cette communion avec le Seigneur. En d’autres termes, la Parole, qu’elle soit méditée pendant la liturgie ou en dehors de la liturgie, est devenue pour les Pères le lieu par excellence de la présence de Dieu, de l’écoute de la voix divine, de la compréhension de la révélation de Dieu, et de la communion au mystère de Dieu. Pour les Pères, depuis saint Irénée de Lyon en passant par les Pères Alexandrins, Antiochiens, Cappadociens, Latins…, la Parole de Dieu est contemplée, vécue et prêchée comme un sacrement de Dieu, c’est-à-dire un symbole fort du mystère de Dieu, de la présence de Dieu et de la communion à Dieu.

    Pour Origène, à titre d’exemple, le Verbe est présenté comme une nourriture véritable dans sa Parole et dans sa chair. Ainsi, la Parole est vraiment une nourriture spirituelle, un véritable pain, qui restaure et transfigure l’homme dans sa marche vers Dieu : « Ainsi, parce que Jésus est intégralement pur, toute sa chair est nourriture et tout son sang est boisson, car toute son œuvre est sainte et toute sa parole est vraie. C’est justement ce qui fait de sa chair une vraie nourriture et de son sang une vraie boisson. De la chair et du sang de sa parole, comme d’une nourriture et d’une boisson pure, il désaltère et restaure toute le genre humain » (Origène, Hom. Lv. VII, 5). 

    Un autre texte de saint Jérôme nous éclaire également sur l’Écriture comme nourriture (corps et sang du Christ) et symbole de la communion à Dieu : « Nous lisons les Saintes Écritures. Je pense que l’Évangile est le Corps du Christ ; je pense que les Saintes Écritures sont son enseignement. Et quand il dit : si vous ne mangez pas la chair du Fils de l’homme, et si vous ne buvez pas son sang (Jn. 6, 53), ses paroles se réfèrent au Mystère [eucharistique], toutefois, le corps du Christ et son sang sont vraiment la Parole de l’Écriture, c’est l’enseignement de Dieu. Quand nous nous référons au Mystère [eucharistique] et qu’une miette de pain tombe, nous nous sentons perdus. Et quand nous écoutons la Parole de Dieu, c’est la Parole de Dieu et la chair du Christ et son sang qui tombent dans nos oreilles, et nous nous pensons à autre chose. Pouvons-nous imaginer le grand danger que nous courons ? ». En bref, pour les Pères, l’Écriture n’est pas seulement un lieu de révélation du mystère de Dieu, mais aussi et surtout un lieu de transfiguration et de communion à Dieu, puisqu’elle est conçue, prêchée et vécue comme le corps et le sang de Jésus-Christ.  

 

    Ainsi la Parole de Dieu nous introduit dans le mystère du salut et nous conduit à la communion avec la divinité. La tradition de l’Église, à travers nos Pères dans la foi, développe le terme communion (koinonia) avec une multitude de sens : sens doctrinal (communion dans la Trinité), sens pastoral et ecclésial (la communion avec l’évêque), sens pastoral (la communion entre les chrétiens), sens eucharistique (la communion à la Parole et au corps et au sang du Christ), sens cosmique (la communion à la création), sens mystique (l’union spirituelle à Dieu) … En traduisant ces différentes réalités, le terme ‘communion’ devient un terme clef dans la tradition de l’Église et dans la foi chrétienne pour désigner le but final du rapport de l’homme à Dieu : la participation, la communion à la nature divine. Ainsi, les différents sens deviennent des différents moyens, voire des différentes voies pour mener au but final : l’union à Dieu. 

    Saint Basile le Grand fonde toute la vie chrétienne et la vie monastique sur la charité qui procure une communion de vie avec Dieu et avec les frères. Il écrit, par exemple dans son Ascéticon : « La charité a deux propriétés remarquables : elle s’attriste et s’inquiète du mal qui atteint le prochain ; elle se réjouit avec lui et lutte pour son intérêt… L’Apôtre le déclare également lorsqu’il dit : ‘Quand un membre souffre, tous les membres souffrent avec lui’, en raison, certes, de la charité qui les unit dans le Christ ; et : ‘Si un membre est honoré, parce qu’il cherche à plaire à Dieu, évidemment, tous se réjouissent’ (1 Cor. 12, 26) » (Saint Basile, PR, Qu. 175, p. 263.). D’après cette interprétation de la théologie paulinienne, saint Basile met en évidence deux points capitaux pour mieux comprendre et vivre le sens de la communion : la charité comme une communion de vie dans le Christ et avec les autres, la vie chrétienne comme un corps vivant. En d’autres termes, cette métaphore est fort intéressante pour comprendre la communion dans les écrits de Paul, de saint Basile et bien d’autres, et pour mieux concevoir et vivre cette communion dans notre expérience ecclésiale et paroissiale à l’heure actuelle pendant cette pandémie. 

    De même, saint Grégoire de Nysse rejoint dans ses écrits la vision de saint Basile dans sa compréhension du terme ‘communion’ qui n’est pas uniquement liée au banquet eucharistique, mais qui constitue le but de toute l’existence de l’être humain et de la création. Dans son Discours catéchétique, qui est une synthèse théologique et spirituelle adressée aux chrétiens de tout temps, il écrit en ce sens :  

    « De la même manière se réalisent, sous l’effet de la sagesse divine, un mélange et une combinaison du sensible et de l’intelligible, pour que tout puisse également participer au bien et que rien de ce qui existe ne soit exclu de la participation à la nature supérieure […]. Une sagesse supérieure fait que se produise (donc) un mélange de l’intelligible avec la création sensible, de façon à ce que rien dans la création ne soit rejeté, comme le dit l’apôtre, ni privé de la communion avec la divinité » (Discours catéchétique, VI, 20-30).  

 

    En rejoignant la situation douloureuse de l’Église et de l’humanité aujourd’hui, cet éclairage de la tradition patristique, espérons-le bien, nous permet donc de contempler la Parole de Dieu comme un sacrement, comme une présence réelle de Dieu, comme une vraie nourriture spirituelle, comme une véritable communion à Dieu et aux autres, afin de conduire l’humanité, voire même la création à la participation à la nature divine conçue comme source de salut, de transfiguration et de divinisation.

P. Maalouf

 

mis à jour le 5 novembre 2020

Le "vergers de César"

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